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Prensa

Alimentaire mon cher Watson !

J'ai fait « traîner » la devinette tout près de trois semaines et, le matin du vendredi 13, nous avons pris la route; pavé sec et vastes nappes de neige miroitant au soleil. Et puis les côtes, les côtes… C'est moi qui conduis, car ma passagère, alias mon amie et compagne de tous les jours, doit être tenue en haleine jusqu'au bout.

C'est Valentin qui me l'a conseillé, le saint, oui celui que nous allons fêter à l'abri du quotidien. Je la vois déplier sa petite liste d'endroits « probables » et barrer successivement d'un trait : Saint-Georges, Deschambault, île d'Orléans… À un certain moment, il ne reste plus, bien sûr, que Charlevoix. Mais où exactement ?…

Elle le sait seulement quand la voiture commence à escalader la pente abrupte qui s'achève dans la cour de l'Auberge des falaises. Depuis le temps qu'elle en rêve ! Vous auriez vu trembloter sa lèvre inférieure comme une enfant qui hésite à pleurer. Vous auriez vu son sourire ! Et ce visage épanoui, donc, quand nous nous arrêtons devant le chevalet aux milles tentations : escargots « Petits Gris » à la fleur d'ail et tapenade; filo de caille de l'île, gelée de Chinon et griottes; fleurs et verdure aux deux saumons, huile de noisette; magret de canette à l'orange et vinaigre balsamique; assiette de gibier et sa confiture de vin, sauce poivrée; carpaccio de veau légèrement fumé, huile de truffes…

Il nous faut tout de même rompre le charme, nous éloigner de quelques pas, nous inscrire à la réception, nos yeux s'égarant malgré nous en direction de l'immense salle à manger.

Accueil souriant, chambre proprette, murs jaunes, télé, fauteuil de rotin, lit moelleux et ferme, fenêtres tendues de fins rideaux blancs…Une petite bouteille de mousseux nous attend, escortée d'un cœur en chocolat lui-même garni de petits chocolats et de sucre d'érable. À la bonne nôtre !

Nous souperons ailleurs, ce soir, nous réservant le « nec plus ultra » pour le lendemain… Mais « on n'est pas sorti de l'auberge », dis-je à mon amie, en redescendant l'escalier un peu plus tard. Les petits bruits de vaisselle ne sont rien à côté des parfums qui nous accueillent en bas, multiples. Ils ont des noms que j'ai rapidement entrevus à notre arrivée : carré d'agneau des régions et sa marinade d'épices; gourmandise de fruits de mer, sauce rouille; éventail de notre fumoir et ses condiments acidulés; granité de cèdre des falaises.

Quelle honte de venir dans Charlevoix et de ne penser qu'à manger ! C'est ce que nous nous disons et c'est exactement ce que nous nous redirons, vingt-quatre heures plus tard, mais cette fois carte en main et serveur à portée de murmure : il est des choix qu'on ne clame pas à la cantonade, surtout quand un apéro « Royal » (crémant de pommes et liqueur de Chambord) vous met du pétillement dans l'humeur. « Conversation amoureuse » pour mon amie : croûton au chèvre, croûton au migneron et entre les deux, une belle tranche de jambon de Parme et quelques garnitures fleuries; pour moi, un gâteau de lièvre servi sur des pruneaux confits et coiffé d'une petite toiture de lasagne aux deux couleurs. Avant cela, le chef nous a fait amener sa « surprise » aux fruits de mer (moules, pétoncles, crevettes) où perlent, minuscules, des œufs de corégone d'un beau vert translucide. L'euphorie m'a déjà effacé de la mémoire le nom du vin blanc qui nous monte à la tête et nous enferme peu à peu dans une bulle intime…

L'immense salle à manger est d'ailleurs bondée de bulles intimes où les couples se regardent dans les yeux, n'en déplaise à Saint-Ex. Nous y voyons tout de même entrer forces victuailles, ris ou escalopine de veau, volailles, fruits de mer, fromages et desserts.

Les parfums, les fumets font maintenant partie de nous, car à notre table se succèdent, sur fond d'Albinoni, soupe de poisson « Méditerranée », avec ses croûtons, sa rouille et son fromage — véritable résumé des merveilles marines; trou (presque) normand à la liqueur de cassis, où nagent quelques-unes de ces baies; râble de lapereau mouillé d'un beurre de pomme, betterave blanche, dive mousseline de carottes, mange-tout, noix de ris de veau grillé et crevettes façon Charlevoix, sauce aux gourganes où les bouchées de pain font trois petits tours et puis s'en vont.

Heureux ceux qui n'auront pas à sortir pour affronter ce froid glacial où même les lumières de la ville grelottent, au loin. Heureux ceux qui n'auront pas à prendre le volant : dans ces conditions, la modération a bien mauvais goût.

Nous sommes plusieurs couples à trinquer, une fois de plus, comme sous l'effet d'un bien-être unanime. Derrière nous, on parle desserts, bavarois à la limette sur croustille dentelle, gourmandise au fromage de chèvre, Tex-Mex aux noix de pacane et sa glace — celui pour lequel je craque et dans lequel je croque, tandis que mon amie défaille aux premières sensations d'une tarte dont le chef n'est pas peu fier : banane et fromage de chèvre. Qui l'eût dit, hein ! Avec un nom pareil !

Comme elle n'en revient toujours pas, il faudra qu'on y retourne.


 

 

 

 
 
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